21 mars, Journée Internationale pour l'Elimination de la Discrimination Raciale

Ochy CURIEL et Wendy MATEO[1]                        original en espagnol

En 1963, l’Assemblée Générale des Nations Unis déclarait le 21 mars comme la JOURNEE INTERNATIONALE POUR L’ELIMINATION DE LA DISCRIMINATION RACIALE, une manière de rappeler l’anniversaire du massacre de citoyen-ne-s noir-e-s à Sharpville, Afrique du Sud, par les forces de sécurité du gouvernement, en 1960.

Malgré les luttes des collectifs, des organisations, des personnes individuelles, et les efforts de la part de quelques gouvernements (très peu nombreux d’ailleurs) pour combattre la discrimination raciale et malgré l’existence d’un discours globalisé qui se base sur “ la tolérance ” ( nous en parlerons plus tard dans ce texte ), le racisme et la xénophobie prennent de plus en plus d’ampleur. Leur croissance se traduit par des indicateurs palpables dans la vie quotidienne aussi bien que par des formes plus subtiles, basées sur une idéologie qui pénètre les mentalités individuelles, des populations et du monde en général. Cette journée spéciale de mémoire peut servir notre cause, en tant que mouvements sociaux et politiques, elle peut nous servir à nous mobiliser de manière plus collective et au niveau international, dans des actions plus concrètes face au racisme et à la xénophobie. Cependant, cela reste insuffisant, dans la mesure où en général, ces dates sont récupérées par les gouvernements pour reprendre nos discours, neutraliser nos luttes et coopter nos propositions. C’est pourquoi, c’est seulement jour après jour, minute après minute, que nous devons concrétiser nos rêves et forger de nouvelles valeurs, définir de nouvelles stratégies, plus offensives, approfondir nos utopies pour la création de nouvelles sociétés, libres de tout type de préjugés quelle que soit leur nature. Que le 21 mars, Journée Internationale Pour l’Elimination de la Discrimination Raciale, nous serve à faire une profonde réflexion sur ce thème. Qu’elle nous permette d’analyser, dans leurs justes dimensions, les expressions réelles du racisme et de la xénophobie et les moyens d’affronter ces phénomènes .

Quelques réflexions à propos du racisme

Qu’est-ce que le racisme ? Est-ce seulement un préjugé relatif à la couleur de la peau, d’un groupe par rapport à un autre, d’une personne par rapport à une autre, ou est-ce aussi une question plus complexe qui nécessite une réflexion faite sous divers angles ? Ce sont des débats qui sont en train de se développer dans les mouvements sociaux et dans le champ des Sciences Sociales. Nous n’aborderons dans ce bulletin que quelques éléments qui ouvrent des pistes.

Nous définirons le racisme comme “ une idéologie et aussi un état de domination réelle qui pose l’homogénéité comme idéal, et qui a une prétention universelle. Ce paradigme a comme critère l’homme, blanc, nanti et hétérosexuel ” ( Curiel, O., 1998, 117).

Le racisme comme idéologie :

Jusqu’à maintenant ce concept d’idéologie était considéré comme un système de pensées et de valeurs. Il faudra désormais considérer l’idéologie comme quelque chose de plus général qui se rapporte à l’imaginaire, qui n’agit pas seulement sur la scène politique, mais aussi sur l’Etat, les relations sociales, la vie quotidienne, le langage, les média , etc., et génère des doctrines, des opinons. Selon cette nouvelle définition, l’idéologie raciste renvoie à comment nous regardons les autres avec discrimination à cause de leur couleur de peau ou de leur culture. Cela implique aussi la manière dont nous nous percevons nous mêmes. Le racisme est alors un système idéologique qui demande à être analysé sous divers angles : pensées, actions, imaginaires, paradigmes. C’est dire que nous pensons que nous faisons ce que nous imaginons comment nous voulons que soient les choses.

Pour parler de racisme il est nécessaire d’aborder le thème des races.

Les races humaines existent-elles ?

Il a été démontré, surtout par l’anthropologie, que les races humaines n’existent pas en tant que telles, du fait des mutations génétiques ( unions et combinaisons ) et de la relation avec l’environnement qui se sont produites à travers les temps. C’est pourquoi, réduire et parler des races humaines signifie nier toutes les combinaisons qui se sont formées dans des éléments phénotypiques ( physiques ), morphologiques ( formes ), génétiques ( gènes ), ainsi que leur relation avec l’environnement, et nier fondamentalement les éléments culturels: représentations collectives, religieuses, habitudes alimentaires, etc... présentes dans tout-e et chacun-e.

Les différences entre les groupes, plus que les différences des races, sont les différences culturelles. C’est pourquoi, il est absurde de parler d’une race supérieure à une autre ou d’une culture meilleure qu’une autre. Elles sont simplement différentes.

Ainsi, il y a une prééminence historique de la culture sur la biologie, il existe la diversité culturelle plus que des races humaines. Cependant, malgré toutes ces évidences, il existe des groupes humains qui se croient supérieurs à d’autres pour des questions de couleur de peau et de la culture qu’ils possèdent. Dans ce sens, s’il est certain que l’on ne peut pas parler de races d’un point de vue biologique, on peut utiliser une catégorie que nous avons dénommée “ race sociale ” ou “ race culturelle ”, qui fait référence au sens que nous donnons aux différences discriminantes entre un groupe et un autre sur la base desquelles se sustente le racisme.

Le racisme comme mythe

Nous partons de l’idée que les mythes sont des constructions imaginaires, généralement basées sur des fausses situations généralisées à des groupes humains. Le racisme s’appuie aussi sur des élaborations mythiques qui créent des images statiques et inamovibles de la culture et qui nient l’idée même de culture qui est dans son essence changeante et dynamique. Ce mythe se produit et se recrée à travers l’histoire, évolue selon les conflits et les tensions qui se manifestent entre les groupes humains, et constituent précisément la base des préjugés. Par exemple, que les noir-e-s sont moins intelligent-e-s que les autres groupes. A partir de là, on produit de la discrimination raciale. C’est là où le racisme se fait visible dans des actes quotidiens, où s’exerce le pouvoir contre des personnes vues comme des inférieures dans le cadre d’une société donnée. Cela s’exprime par l’exclusion, le rejet, la violence, l’inégalité, le non-respect des droits. La discrimination se manifeste contre tous les groupes qui ne possèdent ni pouvoir ni légitimité sociale, comme les femmes, les noir-e-s, les immigrant-e-s, les lesbiennes, les homosexuels, les pauvres et les handicapé-e-s notamment.

Le discours de la “tolérance” : une arme à double tranchant.

Aujourd’hui, du fait de la croissance du racisme et de la xénophobie, les groupes de pouvoir au sein des gouvernements, des églises, des média, des écoles, des universités ... ont un même discours : “ la tolérance ”. Discours et proposition, que mêmes les groupes discriminés et les mouvements qui luttent contre la discrimination, répètent à l’envi pour appuyer leurs propositions.

Mais que signifie “ la tolérance ” dans le contexte d’un monde globalisé autour de l’économie et de la valeur ?

Voyons la signification de tolérer. Le dictionnaire le définit par “ supporter avec indulgence, permettre, accepter ”. Si nous projetons cette définition sur le plan politique, l’idée implicite est que nous devons supporter les groupes discriminés, (femmes, indigènes, noir-e-s, migrant-e-s, vieilles/vieux, lesbiennes, homosexuels, pauvres, handicapé-e-s, etc....), il faut les supporter, leur permettre d’être là. Cela suppose une relation de pouvoir qui part du paradigme universel de l’homme, blanc, hétérosexuel, nanti ... toute différence est désignée comme l‘“AUTRE ”.

Alors, ce discours qui n’est pas qu’un discours, mais aussi une idéologie, ne part pas du principe de respect de la différence et de la diversité, mais de ce que tout ce qui est différent de ce paradigme universel est une menace pour le pouvoir. Pouvoir qui se base sur les groupes qui se croient supérieurs aux autres et que de fait la société légitime comme tels. Pire encore, l’idéologie implicite dans le discours de “ la tolérance ”, laisse entendre que tout est possible, que tou-te-s nous devons nous accepter tel-le-s que nous sommes, quel que soit le degré de violence, de préjugé, de racisme, de xénophobie, ou d’actions d’exclusion et ceci, c’est très dangereux.

Alors, dans ce processus pour construire une société sans racisme, sans sexisme et sans violence, nous croyons qu’il est plus correct politiquement de parler du respect des différences, des diversités, puisque c’est seulement ainsi que nous serons en mesure de visualiser et d’assumer un monde multi-ethnique, multiculturel, de beaucoup de couleurs, formé des diverses situations et conditions humaines.

Cela nous permettra d’analyser les groupes humains avec leur caractéristiques particulières, leur histoire, leurs ancêtres. A ce moment là, nous ne chercherons plus à nourrir le pouvoir ni à légitimer des groupes qui imposent leur domination à d’autres. Au contraire, nous créerons un gâteau social où chaque morceau sera une part de la diversité qui crée l’unité.


[1]Ce texte est la reproduction du Bulletin n° 11 ( mars 2000), de Cimarrona, une publication de la Maison pour l'Identité des Femmes Afro, République Dominicaine.



Groupe du 6 Novembre

 

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