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ci-dessous : L'interview de Pétré-Grenouilleau dans le Journal du Dimanche du 12 juin 2005 La
demande de Claude Ribbe (13 juin 2005) aux autorités françaises: |
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Un prix pour Les traites négrières Interview LE JURY du prix du livre d'histoire du Sénat a été bien inspiré de couronner Les traites négrières d'Olivier Pétré-Grenouilleau. Un livre d'histoire, savant et abordable, mpais aussi un livre débat au moment où certains lancent des appels aux "peuples indigènes". Une belle conclusion ausi des Rendez-vous citooyens histoire du Sénat, auxquels s'est asocié le JDD, qui ont connu, hier, un grand succès. Olivier Pétré-Grenouilleau, 443 ans, est professeur d'histoire à l'univerité de Lorient. Voilà dix-sept ans qu'il se consacre aux problèmes de la traite négrière. Pourquoi ce pluriel, Les traites négrières ? L'objectif de ce livre était de faire une histoire globale d'un phénomène qui s'est étendu sur treize siècles et sur cinq continents. C'est un sujet tellement vaste qu'en général les chercheurs se spécialisent sur un aspect ou un autre. Je voulais resituer cette histoire dans la durée et dans ses différents aspects. Il y a eu de l'esclavage dés l'antiquité, mais la traite, c'est à dire le commerce des esclaves, n'est apparue qu'au VIIe siècle, vers 650. C'est l'empire musulman qui a commencé la traite. Pour une raison simple: les musulmans n'ont pas le droit d'avoir des esclaves musulmans. Ils se sont donc tournés vers l'Europe et vers l'Afrique noire pour acheter ces esclaves. La traite négrière s'est achevée vers 1920. Comment en est-on sorti ? Par le combat des abolitionnistes, essentiellement des philanthropes blancs, protestants. Cette première explication paraissait trop simple. On a alors évoqué des raisons économiques. L'Angleterre de la révolution industrielle n'avait plus besoin d'esclaves. Mais, du fait du blocus, ils étaient encore utiles, d'autant plus que le système esclavagiste de la fin du XVIIIe siècle était très rentable. On a ensuite évoqué des raisons religieuses. Il y a eu en Angleterre des pétitions très nombreuses contre l'esclavage, à l'initiative de pasteurs. Des raisons politiques ont été ensuite avancées. On a dit: c'est un moyen de détourner l'attention de la classe ouvrière de ses problèmes. En fait, l'abolition est née d'un peu toutes ces raisons et de la résistance des esclaves eux mêmes. Les premiers à pratiquer la traite étaient les Africains ? Je crois qu'il faut se débarrasser des clichés même s'ils sont rassurants. On sait que l'Afrique noire a été victime et acteur de la traite. Les historiens, quelles que soient leurs convictions politiques, sont d'accord là dessus. Votre livre paraît éclairant dans le débat actuel sur "les peuples indigènes" et l'antisémitisme véhiculé par Dieudonné. Cette accusation contre les juifs est née dans la communauté noire américaine des années 1970. Elle rebondit aujourd'hui en France. Cela dépasse le cas Dieudonné. C'est aussi le problème de la loi Taubira qui considère la traite des Noirs par les Européens comme un "crime contre l'humanité", incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. Les traites négrières ne sont pas des génocides. La traite n'avait pas pour but d'exterminer un peuple. L'esclave était un bien qui avait une valeur marchande qu'on voulait faire travailler le plus possible. Le génocide juif et la traite négrière sont des processus différents. Il n'y a pas d'échelle de Richter des souffrances. Beaucoup d'artistes, d'intellectuels d'origine africaine se disent "descendants d'esclaves". Cela renvoie à un choix identitaire, pas à la réalité. Les Antillais, par exemple, ont été libérés en 1848. Mais si l'on remonte en amont, vers l'Afrique, on peut aussi dire que les ancêtres de leurs ancêtres ont été soit des hommes libres, soit des esclaves, soit des négriers. se ^résenter comme descendant desclaves, c'est choisir parmi ses ancêtres. C'est aussi créer une immédiateté entre le passé et le présent. Descendant d'esclaves est une expression à manier avec prudence. Les traites négrières, essai d'histoire globale, d'Olivier Pétré-Grenouilleau. Gallimard/Bibliothèques des histoires, 474 pages, 32 euros.
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Appel
aux descendants des esclaves français
et à leurs amis.
Par Claude
Ribbe (*)
Lheure est grave. Alors que M. Jacques Chirac, président de la République française, après avoir déclaré publiquement à Pointe-à-Pitre qu « Haïti na jamais été, à proprement parler une colonie française » avait signé un décret visant à mettre les cendres dAlexandre Dumas au Panthéon, sans faire aucune mention des origines haïtiennes, donc africaines du père de lécrivain, né esclave à Jérémie (République dHaïti), M. Christian Poncelet, président du Sénat, en mémoire de son prédécesseur, le Guyanais Gaston Monnerville, descendant desclaves, mavait donné, le 30 novembre 2002, lopportunité de rappeler solennellement, au cours dune allocution, les origines antillaises des Dumas et de raviver la mémoire bafouée de lesclavage et de la traite négrière. À lépoque - où lapplication de la loi Taubira était suspendue- les grands médias nationaux, et tout particulièrement France 2, avaient délibérément cherché à occulter cet aspect des cérémonies, préférant mettre laccent sur lintervention de M. Decaux, auteur dun spectacle à la gloire de Napoléon qui ne mentionnait ni le rôle éminent du général Dumas dans lhistoire de France, ni le rétablissement de lesclavage en 1802. Cétait aussi le temps où France Télévisions glorifiait Napoléon à travers ladaptation dun livre de M. Max Gallo dans lequel les crimes du dictateur- notamment vis-à-vis des Antillais- étaient soigneusement effacés. Au moment où M. Chirac refusait, malgré mes demandes répétées, de décerner au général Dumas, nègre et sauveur de la République, la Légion dHonneur à titre posthume qui lui était due plus quà quiconque, javais été particulièrement touché par le courage de M. Poncelet, qui avait su obtenir une modification de la cérémonie initialement prévue pour quà travers lécrivain Dumas, on rendît aussi hommage à son père et à tous les descendants desclaves. De même Monsieur Philippe Seguin, aujourdhui Premier président de la Cour des Comptes, sétait-il associé à la démarche de Monsieur Bertrand Delanoë, maire de Paris, pour faire remettre à sa place la statue du général Dumas, déboulonnée par les nazis en 1942, après la tristement célèbre visite à Paris dAdolf Hitler, venu sincliner aux Invalides devant le tombeau de son prédécesseur dans lart du génocide, Napoléon Bonaparte, tortionnaire et assassin de Toussaint Louverture, de Louis Delgrès et de centaines de milliers de résistantes et de résistants antillais.
Ma surprise est donc immense, moins de trois ans après, dapprendre que le Sénat décerne le prix du livre dHistoire à un universitaire dont la seule gloire est de mener, aux frais de la République, des recherches révisionnistes. Aujourdhui, monsieur Pétré-Grenouilleau, grâce à la tribune permanente que lui offre France-Télévisions ainsi quune certaine presse écrite, peut à son aise insulter publiquement les descendants desclaves. Quaurait pensé Gaston Monnerville en apprenant que le Sénat récompenserait un jour un homme capable de déclarer dans Le Journal du Dimanche : « descendant desclaves est une expression à manier avec prudence » ? Il me paraît, en conséquence, important que M. Christian Poncelet, président du Sénat et second personnage de lÉtat, fasse savoir clairement aux descendants desclaves sil cautionne ou non les propos et les thèses de M. Pétré-Grenouilleau. Sil ne les cautionne pas, il lui suffit de revenir immédiatement sur lattribution de ce prix qui, non seulement est insultante pour des millions de Français, mais qui entache aussi lhonneur dune des plus hautes institutions de la République et porte atteinte à la mémoire de M. Gaston Monnerville. Au cas où lattribution du prix à M. Pétré-Grenouilleau serait explicitement ou implicitement confirmée, il appartiendrait non seulement à tous les descendants desclaves, mais à tous ceux qui refusent le révisionnisme et demandent la reconnaissance de tous les génocides sans exception, den tirer les conséquences dans les plus brefs délais. Par ailleurs, la loi du 10 mai 2001 sattachant à protéger la mémoire des esclaves et lhonneur de leurs descendants, il importe que le ministre de lÉducation nationale prenne immédiatement des dispositions visant à suspendre de leurs fonctions les enseignants révisionnistes au nombre desquels M. Pétré-Grenouilleau occupe une place de choix. Il est en effet inadmissible que des individus prônant de telles doctrines puissent continuer à enseigner dans lUniversité française et à diriger des thèses. Au cas où le ministre de lÉducation se refuserait à prendre les sanctions qui simposent, là encore, il appartiendrait à tous les descendants desclaves et à tous ceux qui sinsurgent contre la négation des génocides coloniaux et contre le révisionnisme den prendre acte. Par ailleurs, la Justice doit immédiatement être saisie tant des propos révoltants tenus par M. Pétré-Grenouilleau dans le Journal du Dimanche que des thèses ignobles développées dans son ouvrage. Jen appelle donc -au nom des millions dhommes, de femmes et denfants originaires dAfrique et déportés par la France dans ses colonies dAmérique - à tous les descendants desclaves français des Antilles pour quils demandent, tous unis dans lhonneur et la dignité : à M. Christian Poncelet, président du Sénat de la République Française, de rapporter immédiatement la décision doctroyer le prix du livre dHistoire du Sénat à louvrage de M. Pétré-Grenouilleau, à M. Gilles de Robien, ministre de lÉducation, de le suspendre immédiatement de ses fonctions universitaires et à la Justice française dappliquer à lencontre de ce révisionniste la loi républicaine dans toute sa sévérité.
Paris le 13 juin 2005.
(*) Écrivain et historien, descendant desclaves français de la Guadeloupe, ancien élève de lÉcole normale supérieure, agrégé de philosophie.
Annexes
1. Lettre de Claude Ribbe à M. Jacques Chirac, Président de la République française (3 juin 2002). 2. Intervention de Claude Ribbe au Sénat à la demande de M. Poncelet (30 novembre 2002). 3. Lettre du Comité du Deux décembre à Madame Alliot-Marie, ministre française de Défense (2 décembre 2004). 4. Lettre dAlexandre Dumas à un groupe dHaïtiens (5 août 1838).
Annexe 1.
Claude Ribbe le 3 juin 2002
À
Monsieur Jacques Chirac,
Monsieur le Président de la République,
Thomas-alexandre Davy de La Pailleterie, né esclave en 1762 dans la colonie française de Saint-Domingue (aujourdhui République dHaïti) fils dune Africaine déportée et dun Normand, est amené en France par son père à lâge de quatorze ans. Il sengage en 1786 dans le régiment des dragons de la Reine sous le pseudonyme dAlexandre Dumas. Cest en servant sous cet uniforme et sous ce nom quil rencontre, trois ans plus tard, Marie Labouret, une jeune fille de Villers-Cotterêts. De leur union, célébrée en 1792, alors que Dumas était lieutenant-colonel de la Légion franche des Américains et du Midi, composée dhommes « de couleur » et commandée par Joseph de Bologne, dit chevalier de Saint-George (1745-1799) devait naître un autre Alexandre Dumas, lun des plus grands écrivains français. Général dès lété 1793, le courageux et intègre Alexandre Dumas se distingue sur tous les champs de bataille de la Révolution et sy conduit avec honneur et humanité. Après dix ans de rudes combats pour la Nation, il doit subir en Italie une captivité particulièrement humiliante et éprouvante avant de pouvoir retrouver enfin sa famille. Le général Alexandre Dumas, mort en 1806 des suites de ses campagnes, dans la gêne et loubli, est sans doute le plus valeureux soldat de notre République. Il mériterait à coup sûr de continuer à reposer auprès de son fils, même au Panthéon. « Le plus grand des Dumas, disait Anatole France, cest le fils de la négresse, cest le général Alexandre Dumas de La Pailleterie, le vainqueur du Saint-Bernard et du Mont-Cenis, le héros de Brixen. Il offrit soixante fois sa vie à la France, fut admiré de Bonaparte et mourut pauvre. Une pareille existence est un chef-d'oeuvre auquel il n'y a rien à comparer ». Pourtant, au moment où lordre de la Légion dhonneur fut créé, le 19 mai 1802, Napoléon Bonaparte ne jugea pas utile de décorer Alexandre Dumas. Il fut ainsi lun des rares officiers généraux de lépoque à être privé de cette distinction à laquelle des services exceptionnels lui donnaient pourtant un droit incontestable. Cest sans doute à cause dune brouille survenue durant la campagne dEgypte. Dumas sétait élevé contre les méthodes -trop brutales à son goût- utilisées par larmée française contre les Turcs. On dit aussi que Bonaparte naurait pas pardonné au héros davoir refusé de prendre la tête de lexpédition répressive envoyée contre la colonie révoltée de Saint-Domingue au début de lannée 1802. Quoi quil en soit, on sait que lordre de la Légion dhonneur fut créé la veille du rétablissement de lesclavage dans les colonies françaises et quelques semaines avant la fermeture des frontières aux hommes et aux femmes « de couleur » (2 juillet 1802). Ce contexte nauséabond -que Bonaparte lui-même aurait regretté plus tard- nétait sans doute guère favorable à un Afro-Antillais né esclave dans une colonie qui se trouvait alors en pleine insurrection.
Vous avez accepté, Monsieur le Président de la République, de transférer les cendres de lécrivain Alexandre Dumas au Panthéon. Il me semble que cela pourrait être loccasion de rendre également hommage à son père, le général Dumas, en lélevant à la plus haute dignité dans lordre de la Légion dhonneur. Ce serait une décision particulièrement opportune et symbolique au moment où, tandis que beaucoup prônent le devoir de mémoire, nous sommes si peu à oser évoquer le triste anniversaire du rétablissement de lesclavage, qui ne saurait pourtant passer inaperçu, en particulier pour des centaines de milliers de Français dOutre-mer. Elle signifierait, aux yeux de tous, que, même si le temps a passé, la République française noublie pas ceux qui lont défendue ; quelle condamne avec la plus grande fermeté toutes les formes de discrimination et dexclusion, tous les crimes contre lhumanité. Ce serait également une manière de compléter lhommage rendu à lécrivain Alexandre Dumas, blessé à jamais par le sort particulièrement injuste réservé à un père dont il tenait tant à honorer le nom et le souvenir. Ce père aurait pu être le héros dun de ses romans mais, comme le disait un biographe, « pour ne pas être taxé dinvraisemblance, il confia aux mousquetaires la besogne que le général avait accomplie seul ». Ce serait enfin loccasion de saluer lexemple de Villers-Cotterêts, une commune où François 1er, le 10 août 1539, signait une ordonnance imposant lusage de la langue française -lacte fondateur de la Francophonie en quelque sorte- et qui, le 15 août 1789, deux cent cinquante ans plus tard, presque jour pour jour, accueillait un jeune homme de mérite et de cur sans se préoccuper outre mesure de son apparence ni de ses origines et sans imaginer, bien sûr, que le fils de cet homme serait lune des plus grandes et des plus attachantes figures de la littérature française. Jignore si la réglementation actuelle permet ou non dattribuer la Légion dhonneur à titre posthume mais je suis convaincu que les textes doivent pouvoir sadapter aux situations et aux gens qui en valent la peine.
Cest pourquoi je prends la liberté, Monsieur le Président de la République, de vous suggérer daccepter, après avis des autorités et des associations concernées, feu Thomas-Alexandre Davy de La Pailleterie, dit Alexandre Dumas, général de division de larmée française, dans lordre de la Légion dhonneur et de lélever à la dignité de grand-croix. Je vous prie dagréer, Monsieur le Président de la République, lexpression de ma très respectueuse considération.
Claude Ribbe.
Annexe 2.
Monsieur
le Président du Sénat,
Que dirait notre Alexandre Dumas de ces fastes républicains brusquement déployés autour de sa dépouille ? Nul ne le sait. Mais ce qui est sûr, cest que sil tenait la plume aujourdhui, on ne se contenterait pas de dire quil est un écrivain. On jugerait utile, pour mieux le qualifier, dajouter quil est un écrivain «de couleur ». Ce serait un romancier « noir », un auteur « antillais ». On parlerait de sa « créolité », de son « africanité », de sa « négritude », de son « sang noir ». Bref, il aurait quelque chose de différent, de particulier, que sa couleur de peau désignerait et dont il naurait jamais la liberté de se défaire. En cette France du XXIe siècle, y aurait-il donc encore des gens pour croire à la « race », à la « pureté du sang » ? Faut-il attendre de tomber en poussière pour ne plus subir le regard des autres ? Faut-il attendre les honneurs posthumes pour ne plus être insulté ? Insulté, Dumas le fut, de la naissance à la mort. Il essuya, avec la dignité propre aux gens hommes desprit et de cur, les plus sottes offenses. Et la plus douloureuse de ces offenses fut sans doute linjustice faite à son père, le général républicain Alexandre Dumas, premier du nom. Dès lors, lhommage éclatant de ce soir doit-il être aussi loccasion de saluer solennellement la mémoire de ce très grand Français. Car les Alexandre Dumas sont trois et le premier dentre eux, père de lécrivain, nétait en naissant quun esclave dans la partie française de lîle de Saint-Domingue, aujourdhui république dHaïti. Il ne sappelait pas encore Alexandre Dumas. Il navait quun prénom -Thomas-Alexandre- et pas de nom de famille car les esclaves navaient pas le droit den porter. Un esclave : deux cent quarante ans après, avons-nous bien idée de ce que cela veut dire ? Une civilisation bafouée, un continent décimé, la déportation, la cale de ces bateaux bien français quon armait dans les ports et pas seulement de Nantes ni de Bordeaux. Le fouet, le viol, lhumiliation, la torture, les mutilations, la mort. Et après la mort, loubli. Le roi Louis XIV, en instaurant en 1685 le Code noir, avait juridiquement assimilé les esclaves africains déportés dans les colonies françaises à des biens meubles. Et ce Code noir, ne loublions pas, excluait aussi les Juifs et les Protestants de ces mêmes colonies françaises. Dans larticle 13, le roi voulait que «si le père est libre et la mère esclave, les enfants soient esclaves pareillement». Le père de Thomas-Alexandre était Européen -donc libre- mais la mère était esclave africaine et le Code Noir sappliquait à cet enfant comme à des centaines de milliers dautres jeunes captifs. En 1775, son père, pour payer un billet de retour dans le bateau qui le ramènerait en Normandie, le mit dailleurs en gage, comme on dépose un objet au mont-de-piété. Un an plus tard, le jeune esclave passait en France à son tour mais lorsque son pied toucha le quai du Havre, il nen fut pas affranchi pour autant. Un principe admirable affirmait pourtant que la terre de France ne porte point desclave. Mais il y avait été dérogé par plusieurs textes, qui, tout au long du XVIIIe siècle, avaient rendu de plus en plus difficile la venue et le séjour en France des esclaves antillais et, plus généralement, des hommes et des femmes de couleur. Ainsi, dissimulé sous une fausse identité, le père dAlexandre Dumas, nétait quun «sans-papiers». Bravant ces difficultés, en sengageant pour huit ans, en qualité de simple cavalier, dans le régiment des Dragons de la reine, il prit un nom de guerre : Alexandre Dumas. On a souvent dit que cétait celui de sa mère. Mais, étant esclave, elle navait pas de patronyme et les actes qui la désignent ne parlent dailleurs que de son prénom : Césette. Il pourrait bien sagir alors de son nom africain et ce serait bien honorable pour ce jeune homme davoir ainsi rendu hommage à sa mère restée là-bas en servitude. Aux Dragons de la reine, Alexandre Dumas rencontra trois camarades. Lun dentre eux venait de Gascogne. Les quatre cavaliers restèrent liés par une amitié fidèle et combattirent ensemble pendant les guerres de la Révolution. En 1789, la Déclaration des Droits de l'Homme, contrairement à ce que lon croit souvent, nétait pas encore universelle. Elle ne concernait que les Européens. Il fallut attendre trois ans pour que des droits soient reconnus aux hommes de couleur libres. Cinq ans pour que lesclavage soit aboli, en principe, et encore sous la pression dune révolte quon ne pouvait contenir. Alexandre Dumas, après sêtre battu avec rage, dès le printemps de 1792, contre lenvahisseur, participa avec son ami Joseph de Bologne (dit chevalier de Saint-George) également né esclave, à la création dun corps composé dhommes de couleur : la Légion des Américains. Eux aussi furent des soldats de lAn II. Alexandre Dumas, en moins dun an, fut le premier homme de couleur à devenir général de division de larmée française. Accompagné des trois amis quil avait rencontrés aux Dragons de la reine, il prit bientôt le commandement de larmée des Alpes et, bravant la peur, la neige et le froid, emporta les postes inexpugnables du Petit-Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Lorsquéclata linsurrection royaliste de 1795, cest Dumas quon appela pour sauver la République. Mais lessieu de la voiture du général cassa deux fois. On attendait Dumas : ce fut Bonaparte. Celui-là nétait rien encore. Il passait juste par là et il mitrailla les factieux. Dumas le rejoignit et combattit à ses côtés. Ils sauvèrent la République. Mais pour combien de temps ? Ils chevauchèrent jusquen Italie. Ils galopèrent jusquen Autriche. Sur le pont de Brixen, seul sur sa monture, Dumas pouvait arrêter une armée entière. Jusquà Alexandrie, jusquaux Pyramides, il se battit encore pour la France. Mais le général Dumas a dautres titres de gloire : il protesta contre la Terreur, il protégea les prisonniers de guerre, il refusa de participer aux massacres, aux pillages, aux viols et aux tortures perpétrés contre les civils de Vendée, il finit par quitter larmée dEgypte, pensant que la République française navait pas besoin de ce genre de conquête. Sur le chemin du retour, le général Dumas fut capturé et passa deux ans dans les geôles du roi de Naples où il subit des sévices qui lui laissèrent dans le corps et dans lâme des séquelles ineffaçables. A son retour en France, cest un fils que lui donna son épouse. Il lavait connue à Villers-Cotterêts, en 1789. Leur histoire damour commença dans la cour du château où, deux cent cinquante ans plus tôt, un grand roi, dun coup de plume, avait donné son essor à cette belle langue que lécrivain Alexandre Dumas honorerait mieux que quiconque. Lorsque lenfant de 1802 parut, le général était là. Dhabitude, Marie-Louise Dumas accouchait seule. La République ne leur avait pas laissé beaucoup de temps pour vivre ensemble. Leur fils était libre, malgré sa couleur de peau. Cette année 1802, qui le vit naître, ne fait pas honneur à la France. Le 20 mai, Napoléon Bonaparte rétablissait lesclavage. Nos livres dhistoire et nos spectacles nen parlent pas volontiers. Il est un peu facile de dire quune femme-Joséphine-devrait seule porter la responsabilité de cette décision ignoble qui, aujourdhui, aux termes dune loi votée naguère en ces murs, constitue un crime contre lHumanité. Le 28 mai 1802, à la Guadeloupe, le commandant Louis Delgrès et ses compagnons, pensant avec raison quon ne les laisserait pas vivre libres préférèrent mourir. Le lendemain, 29 mai 1802, Napoléon Bonaparte excluait de larmée française les officiers de couleur, comme en dautres temps on sen prendrait aux officiers juifs. Cette mesure dépuration raciale fut appliquée jusquaux élèves de lEcole polytechnique. Elle frappa douze généraux dont Toussaint Louverture et Alexandre Dumas. Le 2 juillet 1802, les frontières se fermèrent aux hommes et aux femmes de couleur, même libres. Lannée suivante, le 8 janvier 1803, quelques semaines avant que le général Toussaint Louverture nexpire, privé de soins, dans la citadelle la plus glaciale de France, les mariages furent proscrits entre fiancés dont la couleur de peau était différente. Cest sur ce terreau que purent sépanouir les théories françaises des Vacher de Lapouge et autres Gobineau qui furent, au siècle suivant, les inspirateurs de la barbarie nazie. Bonaparte sacharna, allant jusquà refuser de payer au général Dumas un arriéré de solde quil lui devait pourtant. Le héros, trop sensible, mourut de chagrin en 1806. Sa veuve, sans ressources, qualifiée de «femme de couleur» pour avoir épousé un ancien esclave, neut droit à aucune pension. Le jeune orphelin nalla pas au lycée. Le général Dumas ne fut jamais décoré, même à titre posthume. Les généraux de couleur navaient pas droit à la Légion dhonneur. Aujourdhui, daucuns ont du mal à accepter que lhistoire dun brave à la peau plus sombre que la leur ait pu inspirer lécrivain français le plus lu dans le monde. Leurs préjugés les empêchent tout-à-fait dimaginer un dArtagnan noir. Alors faut-il sétonner si la statue du général Dumas, abattue par les nazis en 1943, nest toujours pas remise à sa place ? Faut-il sétonner si notre langue magnifique est souillée encore par ces mots quinventèrent les négriers ? Le mot de mulâtre par exemple, qui désigne à lorigine le mulet, une bête de somme hybride et stérile. Sans doute pour dire que les enfants de ceux dont la couleur de peau nest pas identique font offense à la nature. Mais à présent, nest- ce pas le moment dun coup de théâtre ? Lheure nest-elle pas venue de jeter bas les masques ? Lheure de dire la vérité à qui voudra bien lentendre. Quelle vérité ? Eh bien que les Dumas étaient des hommes de couleur originaires dAfrique et que la France en est fière. Mais si nous disons cela, chaque fois quun étranger frappera à notre porte, ne faudra-t-il pas se demander quand même, avant de la lui claquer au nez, si ce nest pas le héros que la République appellera peut-être bientôt à son secours, sil ne sera pas un jour le père dun génie de lHumanité ? LHumanité : une, indivisible et fraternelle comme cette République que le général Alexandre Dumas aimait tant.
COMITE DU
DEUX-DECEMBRE
Madame la Ministre,
Nous avons lhonneur de vous rappeler, pour les besoins de cette requête, des faits que vous nignorez pas. Le 20 mai 1802, Napoléon Bonaparte a rétabli lesclavage dans les colonies françaises ainsi que la traite négrière. Le 2 juillet 1802, il a interdit le territoire français aux « nègres » et aux « gens de couleur ». Le 3 janvier 1803, il a interdit les mariages « mixtes » en France. Dès lautomne 1802, le gazage et les noyades ont été utilisés pour détruire la population dHaïti qui résistait, comme celle de a Guadeloupe, au rétablissement de lesclavage et de la traite négrière. En mai 2001, le Parlement français adoptait une loi déclarant lesclavage et la traite négrière « crimes contre lhumanité ».
Cest pourquoi, Napoléon Bonaparte, empereur des Français, tombant moralement sous le coup de cette loi, nous vous demandons, Madame la Ministre, afin de respecter la mémoire des esclaves et de leurs descendants, de bien vouloir faire apposer, sur le tombeau de lEmpereur, aux Invalides, une plaque précisant :
« Ci-gît lhomme glorieux qui a rétabli lesclavage et la traite négrière en France ».
Ainsi la loi et la vérité triompheront de lhypocrisie du moment.
Nous vous prions de croire, Madame la Ministre, à nos sentiments respectueux.
Pour le COMITE DU DEUX-DECEMBRE Les soussignés,
Professeur
CHORON
Annexe 4.
«Mes chers compatriotes,
Souvent, jai été sollicité à la fois par des amis et par mon propre cur de faire élever une statue à mon père ; cette statue, faite par lun des meilleurs artistes de la capitale, grâce aux relations que jai avec tous, et à la fourniture que ferait du bronze le gouvernement, ne coûterait pas plus de 20 à 25 000 francs. Voici donc ce que jai lhonneur de vous proposer, Messieurs : Une souscription à 1 F serait ouverte parmi les hommes de couleur seulement, quelle que soit la partie du monde quils habitent. A cette souscription ne pourront se joindre, pour les sommes qui leur conviendront, que le roi de France et les princes français, ainsi que le gouvernement dHaïti, et si, comme il y a tout lieu de le croire, la somme, au lieu de se monter à 25 000 F, se monte à 40 000, on fondrait une seconde statue pour une des places de Port-au-Prince; et alors, jirais la conduire et ly ériger moi-même sur un vaisseau que le gouvernement français me donnerait pour ly emporter. Je ne sais, Messieurs, si la douleur récente que jéprouve [Alexandre Dumas vient de perdre sa mère] et qui réveille cette vieille et éternelle douleur de la mort de mon père, ne me rend pas indiscret, et ne grandit pas à mes propres yeux les mérites de celui que Joubert appelait la terreur de la cavalerie autrichienne et Bonaparte lHoratius Coclès du Tyrol ; mais il me semble en tout cas quil serait bon que les Haïtiens apprissent à la vieille Europe, si fière de son antiquité et de sa civilisation, quils nont cessé dêtre français quaprès avoir fourni leur contingent de gloire à la France. »
Alexandre Dumas, 5 août 1838 |