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Source:
The Blast, Minneapolis, 1994 - http://www.webcom/nattyreb/black.autonomy/
traduction en français: LeoVidal@aol.com [Léo
Vidal, 11 rue de l'annonciade, 69001 Lyon France]
convention: intégration du féminin par le
"e" en gras+italique
Le
dossier des Chattanooga 3
BLACK
AUTONOMY COLLECTIVE
Entretien avec Lorenzo Kom'Boa Ervin
militant et auteur de
"Anarchism and Black Revolution"
2014
Citico Avenue - Chattanooga, Tennessee - 37404-1403 USA
komboa@hotmail.com

Qu'est-ce
qui t'a radicalisé et mené vers une vie de militantisme
politique ? Qu'est-ce qui t'a mené vers l'anarchisme ?
J'ai
été élevé dans le "Vieux Sud" avant
l'avènement du mouvement pour les droits civiques des années
50 et 60. Bien que les protestations aient débuté et continué
dans des villes du Sud dés 1954, ce n'est qu'avec le boycott des
bus à Montgomery (Alabama) qu'elles sont de fait devenues plus
qu'un phénomène local, et ont pris une importance nationale.
Le boycott des bus est devenu un évènement de renommée
mondiale, et ont fait du Dr. Martin Luther King Jr. un personnage d'envergure
internationale. Issu de la base, ce boycott m'a influencé ainsi
que des millions d'autres Africaines en Amérique
car il reflétait le désir des masses noires de détruire
les institutions étatiques blanches racistes qui existaient à
l'époque dans le Sud.
La
majeure partie de l'histoire du boycott des bus à Montgomery est
assez connue, mais comme vous pouvez l'imaginer, la lutte pour les droits
civiques n'était pas que l'oeuvre du Dr. King. Même si on
a créé un mythe national disant qu'il a suffi que Dr. King
fasse quelques interventions devant les masses noires opprimées
à Montgomery pour qu'un mouvement naisse et que son cri soit entendu
par John Kennedy, le 'grand maître blanc' à Washington D.C.,
qui fît passer une législation de protection des droits civiques.
Cette version simpliste est de la propagande gouvernementale destinée
à cacher l'hostilité et l'inaction du gouvernement fédéral,
ainsi que le pouvoir du mouvement qui a obtenu des concessions du gouvernement
et de ses appuis économiques. Par exemple, pour quelle raison
E.D.Nixon, leader local de la National Association for the Advancement
of Colored people (NAACP) et organisateur de base à Montgomery
durant de nombreuses années, a-t-il été oublié
de l'histoire ?
La réponse à cette question est très importante parce
qu'elle montre comment des peronnages et des mouvements sociaux ont été
oubliés de l'histoire, et comment la révision de la mémoire
historique est utilisée comme une arme idéologique pour
handicaper les générations suivantes.
Mais
ma radicalisation a réellement commencé avec le mouvement
sit-in d'étudiants et de jeunes, qui a débuté à
Greensboro, en Caroline du Nord, durant l'année 1960 lorsque quatre
étudiantes noires du Collège
North Carolina A & T sont rentrées dans un grand
magasin Woolworth, se sont assises au comptoir et ont demandé
à être servies. Avant que cela se termine,
5000 étudiantes, jeunes et personnes issues de la
communauté noire ont participé à cette protestation,
qui s'est étendue sur tout l'Etat de la Caroline du Nord dans les
jours suivants. Finalement, la force et la furie pure de ces protestations
ont forcé les élus municipaux blancs de Greensboro à
faire des concessions et au moins temporairement à démanteler
les lois ségrégationnistes.
Cette
victoire a inspiré l'irruption de luttes similaires dans tout le
Sud: Louisville (KY), Richmond (VA), Baltimore (MD), Nashville (TN) et
d'autres villes. En fait, des historiennes ont estimé
que dans les quinze jours qui ont suivi les évènements de
Greensboro, 69 autres villes ont été touchées par
des protestations similaires.
Un
des moments les plus intéressants de ton intervention ici à
Minneapolis concernait ta discussion sur l'aile antiautoritaire du mouvement
des droits civiques des années 60 dans le Sud, et comment son histoire
fut occultée par l'histoire de l'aile réformiste du même
mouvement. Pourrais-tu parler un peu plus de l'importance de cette aile
antiautoritaire peu connue ? quelles leçons pouvons-nous apprendre
aujourd'hui des luttes anti-autoritaires pour les droits civiques ?
Oui,
peu de personnes savent que la lutte étudiante était
dés le début une lutte autogérée. Elle
n'a jamais été planifiée, même les évènements
de Greensboro sont le résultat d'une discussion spontanée
au cours de la nuit précédente et le fait que quelqu'un
ait réellement décidé de passer à l'action
a été une surprise pour tout le monde. Mais ces évènements
spontanés ont donné lieu à un mouvement qui, durant
le mois de février, a enflammé le Sud comme un feu de prairie
et re-dynamisé le mouvement des droits civiques. Le mouvement s'était
en effet un peu endormi après les évènements de Montgomery
et avait adopté des tendances bureaucratiques focalisées
sur les leaders. Les victoires dans d'autres villes avaient inspiré
un mouvement et allaient bientôt inspirer la création d'une
organisation.
Ella
Barker, qui à l'époque était la main droite du Dr
King, connaissait l'importance des luttes d'étudiantes
et de jeunes. Barker a ainsi pu agir comme médiatrice lors de la
rencontre de jeunes à Raleigh, en Caroline du Nord, et en avril
1960 qui rassembla 300 représentantes noires
du Sud et 100 étudiantes blanches du
Nord (qui incluaient des personnes de gauche dont entre autre le groupe
qui allait créer Students for a democratic Society dont
le programme sera directement influencé par le Student Non-Violent
Coordination Committee). Ce rassemblement a donné lieu à
la création du Student Non-Violent Coordination Committee.
Ce n'était certainement pas un mouvement bureaucratique et il n'avait
en fait aucun leader fort. Même Bob Moses, le premier président,
n'était qu'un médiateur dénué de tout pouvoir
réel. C'était une structure totalement non hiérarchique
dont le pouvoir décisionnel était aux mains des membres.
Ce rassemblement a appelé à la création de groupes
locaux totalement autonome, affiliés au sein d'une fédération
large. Durant ce rassemblement et les autres qui ont suivi, il a été
décidé que le SNCC serait une organisation d'action directe
rassemblant des militantes actives/fs plutôt
qu'une structure bureaucratique comme le Southern Christian Leadership
Council (SCLC) du Dr King.
Le
SNCC avait surtout une conception totalement différente du SCLC
sur la manière dont il fallait mener la lutte. Ce dernier attendait
que King et d'autres leaders nationaux s'intègrent au sein de la
communauté pour "mener" le peuple. Très souvent,
ceux-ci ont ignoré entièrement les militantes
locales/aux et ont passé des accords avec le pouvoir
blanc local souvent extrêmement hostile à la communauté
noire. Tandis que l'objectif premier du SNCC était de créer
des organisations autonomes et un militantisme de base au niveau local
capable de mener des luttes sociales, les locales/aux décideraient
du programme, organiseraient des protestations et gagneraient des luttes.
Les militantes du SNCC étaient là pour apporter un soutien
technique et non pour détourner une lutte locale. Nous étions
là avant tout pour encourager l'initiative et la spontanéité.
Même
s'il y avait de nombreuses personnes au sein du SNCC qui étaient,
durant les premières années, motivées par la religion,
le SNCC était bel et bien une organisation laïque qui regardait
de haut les prêtres et les prêcheurs, y compris King ! Je
pense que ce refus des leaders a marqué le SNCC plus que n'importe
quelle autre organisation avant et après les années 60.
Cette organisation a impulsé les luttes les plus importantes durant
le mouvement pour les droits civiques et a gagné les combats les
plus significatifs: le droit de vote, la liberté de pouvoir prendre
les transports collectifs inter-états sans ségrégation,
l'égalité d'accès aux espaces publics, et d'autres
combats mais tant que l'organisation a maintenu sa structure antiautoritaire.
C'est uniquement lorsqu'elle a abandonné cette structure et s'est
bureaucratisée avec un président puissant (dans la personne
de Stokly Carmichael), un comité central et un personnel permanent,
qu'elle s'est affaiblie et a commencé à mourir - à
mon avis. Tout ceci a eu lieu en 1967.
Nous
savons qu'un mouvement antiautoritaire (même anarchiste) et Noir
existait dans ce pays et était hautement efficace. Il y a toujours
eu des anarchistes au sein du SNCC et ses ennemies et amies
l'appelaient "anarchiste" pour de multiples raisons. Nous devrions
étudier très finement le SNCC, observer ses succès
et ses échecs, ses campagnes et son effet sur la société.
Le SNCC nous offre clairement une sorte de modèle pour le genre
d'organisation activiste que nous voulons créer maintenant. Si
le SNCC a pu survivre dans des conditions les plus difficiles et avec
des ressources très limitées, on pourrait imaginer de créer
aujourd'hui quelque chose de mieux dans des conditions plus favorables.
Comment
l'anarchisme européen blanc a-t-il échoué dans la
compréhension de son implication possible et de son soutien aux
luttes des populations opprimées dans ce pays ? Comment le mouvement
anarchiste peut-il être un soutien authentique et aucunement hypocrite,
libéral, basé sur la culpabilité ?
Tu
me poses une question sur "l'anarchisme européen" et
comment il pourrait s'impliquer dans les luttes des populations opprimées
dans ce pays, c'est à dire non seulement la classe ouvrière
blanche, mais également les Noires et autres groupes
"raciaux" qui sont surexploitées. Bien,
je dois d'abord dire qu'il faut comprendre que le rôle de la population
blanche dans ce système est de maintenir l'oppression et de reproduire
le racisme à travers les institutions capitalistes. Je ne pense
pas que ce seront des radicales/aux blanches
au sein de leurs propres organisations qui mèneront la lutte pour
combattre le capitalisme mais plutôt la classe pionnière
des travailleuses/eurs les plus opprimées
des "communautés de couleurs" (ceci est ma seule concession
à la terminologie politiquement correcte). Ce segment pourrait
s'allier avec d'autres segments délaissés de la société
comme les homosexuelles, les femmes, les travailleuses/eurs
et d'autres afin de créer un mouvement d'opposition social capable
de vaincre le pouvoir capitaliste.
Aujourd'hui
donc, les radicales/aux blanches doivent commencer
à créer de sérieux liens avec des personnes de couleurs,
nous aider par du soutien matériel et politique afin de construire
un nouveau mouvement, continuer à construire un mouvement social
"antiraciste" au sein de la communauté blanche qui subvertira
la suprématie blanche et la collaboration de classe parmi les ouvrières/ers
blanches. Ce mouvement de blanches antiraciste
devrait ensuite être prêt à être guidé
par des personnes de couleur plutôt que de "guider" des
personnes ayant des besoins, des revendications différentes et
qui vivent dans une autre réalité sociale.
Par
exemple, les "leaders" blancs et masculins du soi-disant mouvement
antiraciste ne font rien afin de rendre l'environnement social plus sûr
pour les personnes de couleur, et de fait ne font rien d'autre que moraliser
et s'auto-congratuler de façon libérale. De fait, nous n'avons
pas de rôle dans l'organisation de ce mouvement et nous avons une
conception entièrement différente du racisme. Ces erreurs
sont liées au fait que les anarchistes ne comprennent pas fondamentalement
les relations entre race, classe et capitalisme. Elles/ils pensent que
l'oppression de race et de classe n'est qu'une question marginale, ou
un phénomène externe ou indépendant plutôt
qu'intrinsèque aux règles et à la forme du contrôle
social de ce système.
Les
anarchistes et les blanches de gauche n'ont généralement
pas été impliquées historiquement dans
les luttes concernant les travailleuses/eurs noires.
Elles/ils sont presque toujours de classe moyenne et ne comprennent pas
les communautés de couleur, même si elles/ils prétendent
tout savoir. Elles/ils devraient s'impliquer, non pas pour manipuler ou
mener de telles luttes, non pas par culpabilité blanche, mais en
tant que participantes directes. Les locales/aux
décideront de comment elles/ils peuvent s'impliquer et les locales/aux
doivent être convaincues qu'il s'agit d'une motivation
sincère et non pas d'une manipulation supplémentaire de
la gauche blanche.
Il
est clairement important pour les anarchistes contemporaines d'expliquer
et de faire connaître leurs analyses politiques afin que les idées
anarchistes se propagent et soient mieux connues. Quel genre de rôle
les anarchistes devraient elles/ils jouer pour impliquer les gens dans
l'anarchisme ?
Nous
devons sortir du ghetto anarchiste et laisser tomber le dogme "puriste"
afin de construire un mouvement efficace. Ce mouvement n'a même
pas de journal hebdomadaire exprimant ses points de vue et n'est pas réellement
considéré comme quelque chose d'autre qu'une tendance "contre-culturelle"
pour des enfants blanches gâtées
jouant à la révolution. Il y a quelques exceptions, mais
en général peu de personnes ressentent l'anarchisme comme
une tendance sérieuse. Le fait également que les anarchistes
ne diffusent pas de publications à une échelle très
grande a comme conséquence que le fascisme, le capitalisme ou le
marxisme sont les seuls points de vue que les personnes connaissent. Les
publications anarchistes existantes ne font pas beaucoup pour expliquer
les événements mondiaux dans des termes libertaires socialistes
ou pour servir d'outils militants; elles sont pour la plupart des revues
"contre-culturelles" pour des tendances sociales et culturelles
marginales. La personne moyenne ne sait pas ce qu'est l'anarchisme, mais
ce qui vous surprendra, c'est qu'elle n'est habituellement pas hostile
à l'anarchisme lorsqu'on le lui présente.
Selon
toi, à quoi ressemblerait un mouvement révolutionnaire de
la classe ouvrière ? Est-il différent des mouvements ouvriers
du passé ? De quelles façons ?
Premièrement,
nous devons comprendre que les termes "mouvement" et "organisation"
sont généralement opposés; ce que tu veux dire n'est
pas très clair pour moi, car les termes ne sont pas nécessairement
identiques. Toutes sortes d'organisations existent, dont certaines se
nomment révolutionnaires, mais il ne faut pas se laisser guider
par le nom d'une révolution mais plutôt par ce qu'elle fait.
Par contre, un mouvement a une vie et une vision du monde bien à
lui.
Un
mouvement social peut être constitué de différentes
dynamiques dont certaines peuvent être plus militantes que d'autres,
avec des revendications limitées ou générales. L'anarchisme
est supposé être un mouvement social mais je pense qu'il
n'est actuellement qu'une tendance. Tout mouvement révolutionnaire
ouvrier qui émerge dans les années 90 ne peut être
basé uniquement sur des questions liées aux lieux de travail
car il doit également être un mouvement social révolutionnaire.
La vie sociale des communautés, de même que l'activité
économique des travailleuses/eurs comme unité
productive doivent être considérées dans leur globalité.
Des problèmes et mouvements sociaux existent aujourd'hui qui n'existaient
pas il y a 20 ans. Même maintenant, la nature du travail elle-même
a changé et la classe ouvrière est devenue de plus en plus
diversifiée intégrant les femmes, les Noires,
les Asiatiques et d'autres groupes sociaux dans des nombres plus importants
que jamais auparavant. L'exclusion de certains groupes sociaux est plus
importante encore qu'au temps de la grande dépression: les sans
domiciles, les sans travail, les sous employées et
les extrêmement pauvres - en dépit du soi-disant État
providence. Il est clair que le capitalisme a épuisé toutes
ses réformes et qu'il traverse une profonde crise rendant inévitable
une révolte à grande échelle.
Un
mouvement révolutionnaire ouvrier devrait aller au-delà
du syndicalisme et d'autres réformismes, et casser les règles
entre travail et jeu, et finalement, rejeter toutes réformes hormis
celles arrachées aux capitalistes, qui peuvent renforcer la capacité
de lutte des personnes.
Mais
l'exploitation de classe et l'orientation politique de classe existent
toujours, donc le mouvement devrait être guidé par celles/ceux
issues des secteurs les plus bas, les plus désespérés
de la classe ouvrière, si nous ne voulons pas encore plus de réformisme
social. Si l'on ne veut pas que l'analyse théorique du mouvement
ait des limites intrinsèques protégeant la classe privilégiée,
il faut refuser que les idées des classes privilégiées
dominent cette analyse théorique. De plus, le nouveau mouvement
doit être un mouvement d'action directe, démocratique et
antiautoritaire, décentralisé et tout de même bien
organisé. Je le répète, il faut utiliser le SNCC
comme un exemple à étudier mais pas nécessairement
à copier mécaniquement puisqu'il n'était pas un mouvement
révolutionnaire à sa conception. Je pense qu'un tel mouvement
doit être basé sur les niveaux les plus pauvres de la classe
ouvrière si il veut mener à une révolution - plutôt
que sur des intellectuels déclassés ou des segments marginalisés
de la petite bourgeoisie.
Un
mouvement révolutionnaire ne peut être considéré
sérieusement que lorsqu'il lutte pour un changement social total
plutôt que pour des réformes limitées, même
si ces réformes peuvent être importantes. Personne ne peut
entièrement prédire ou établir une liste des "à
faire" et "à ne pas faire"; ceci devra être
partiellement forgé dans la lutte elle-même, même si
des idéaux précis sont formulés au préalable.
Nous devons être capables de revenir sur les faits et de changer
nos analyses mais cela doit être basé sur des événements
et de la théorie vérifiée.
Dans
ton intervention, tu as parlé de redéfinir les notions de
race et de classe. Tu écris également sur des notions comme
suicide de classe et trahison de classe. Peux-tu en dire un peu plus sur
leur signification ? Comment commettons-nous une trahison de race et un
suicide de classe ? Comment des personnes issues de classes diverses peuvent-elles
travailler ensemble dans un mouvement révolutionnaire ? Bref, comment
caractériserais-tu la relation entre race et classe en Amérique
dans les années 90 ? De quelles façons la relation entre
race et classe est-elle unique par rapport à d'autres pays et à
d'autres époques de l'histoire américaine ?
Lorsque
je parle de redéfinir racisme et classe ouvrière, il s'agit
d'une certaine façon d'une unique et même chose. Nous devons
partir d'une approche non scientifique et intuitive de l'étude
des dynamiques de race en Amérique pour aller vers une conception
plus scientifique, matérialiste. Par exemple, je pense que la classe
ouvrière blanche est une classe privilégiée, opportuniste
en Amérique, même si elle est opprimée par le capitalisme.
Elle n'est pourtant par la même que la classe ouvrière surexploitée
africaine ou hispanique. L'État américain se sert des Blanches
pour maintenir un système de privilèges de classe pour les
riches en leur donnant un avantage substantiel au niveau matériel
et social. Je commence moi-même ainsi que d'autres activistes à
étudier plus sérieusement ce domaine donc certaines de mes
idées changeront, mais pas fondamentalement. Mais nous devons comprendre
cette question si nous voulons unir la classe ouvrière et vaincre
le capitalisme. Nous ne pouvons pas continuer à croire que la classe
ouvrière blanche est d'une certaine façon la pionnière
pour la classe ouvrière entière. Cette croyance est d'une
naïveté mortelle, c'est une mauvaise analyse politique et
un chauvinisme culturel.
Le
suicide de classe et la trahison de race pour les Blanches
ont lieu lorsque des membres de cette catégorie refusent de s'identifier
à la structure de pouvoir blanche et commencent à travailler
à la défaite de cette autorité. C'est un choix conscient
de rejeter les protections, les privilèges et les avantages des
personnes blanches dans cette société et de devenir une
révolutionnaire qui travaille pour abolir le capital et la soi-disante
race blanche et de se joindre à l'humanité non blanche pour
vaincre la suprématie blanche.
Aucun
autre pays au monde n'est structuré comme les États-Unis,
avec sa propre colonie intérieure, sa collaboration de classe par
la classe ouvrière blanche et son histoire d'oppression esclavagiste
et raciale. Des personnes issues de classes différentes peuvent
contribuer au succès d'un mouvement social révolutionnaire
mais la philosophie de la petite bourgeoisie ne peut pas être l'idéologie
dominante de l'organisation. Kropotkine, Bakounine et d'autres sont issus
des classes privilégiées et ils ont pourtant joué
des rôles révolutionnaires importants.
L'oppression
de race et de classe ont toujours été la cheville ouvrière
de l'oppression en Amérique. Ce pays a été fondé
sur l'institution de l'esclavage et s'est toujours maintenu par le privilège
de la peau blanche et la surexploitation de la force de travail africaine,
et ceci à travers des différences de salaire au travail,
rendant les Africaines une armée de réserve
de pauvres, avec un plus haut niveau de chômage et de pauvreté,
ou à travers le contrôle étatique policier des communautés
opprimées. Le niveau de vie de la classe moyenne blanche n'est
pas basé sur un intellect supérieur, une éducation
supérieure ou un droit de naissance favorable mais plutôt
sur le fait qu'elles/ils bénéficient matériellement
du système de l'oppression.
Cela
ne signifie pas que toutes les personnes blanches sont riches, ou qu'il
n'y a pas de différences de classe parmi la majorité blanche,
mais cela signifie uniquement que les Blanches - volontairement
ou involontairement - collaborent à l'oppression de la population
africaine. C'est la plaie spécifique du capitalisme américain,
son piédestal étant l'esclavage africain et l'oppression
des populations non blanches. Bon, ce capitalisme des années 90
peut très bien prendre une forme néocoloniale avec des visages
noirs dans les hauts lieux comme des maires, des entrepreneurs, des vice-présidents
de corporation etc., mais je ne vois rien de spécial dans ce "nouveau
capitalisme". Il n'est pas nouveau, il est juste restructuré.
Qu'est-ce
qui t'a inspiré pour revenir à l'anarchisme après
avoir vécu tant de racisme dans le mouvement anarchiste de la fin
des années 70 et des années 80 ? De quelle façon
les choses sont-elles différentes ou similaires aujourd'hui ?
J'ai
été extrêmement désillusionné par le
mouvement anarchiste des États-Unis lorsque je l'ai rejoint au
milieu des années 70 parce qu'il refusait de combattre le racisme
et qu'il n'était pas une tendance lutte de classe sérieuse.
Moi-même, ainsi que des anarchistes noirs comme Mark Cook, Martin
Sostre et d'autres que j'avais invités ont été attaqués
pour des tendances soi-disant "nationalistes" lorsque nous parlions
du Ku Klux Klan et des nazis comme une menace contre laquelle il
fallait s'organiser et lorsque nous rejetions le principe "droits
égaux entre les Blancs" dont nous savons maintenant qu'il
est le slogan standard fasciste. Nous demandions que les personnes blanches
soient antiracistes, combattent les nazis et les personnes du Ku Klux
Klan sur les lieux de travail et dans les communautés et que
l'on s'occupe du racisme au sein du mouvement même. Un de ces anarchistes
soi-disant "social-révolutionnaire" avait même
un homme du Ku Klux Klan à la tête de son syndicat
et n'y voyait "rien de mal".
C'était
de la folie et finalement, c'est devenu trop, donc je suis parti et je
suis resté éloigné pendant presqu'une décennie.
J'avais travaillé avec John Johnson, un anarchiste blanc de Chattanooga
et nous avons créé la Coalition Ad Hoc Contre le Racisme
et la Brutalité Policière en 1992. John était
membre de Love & Rage; un jour nous avons commencé à
discuter et il m'a montré le journal Love & Rage, le
numéro qui dénonçait les nazis et les racistes et
ça m'a vraiment épaté! Je me suis donc dit qu'il
y avait peut-être de l'espoir pour le mouvement anarchiste et j'ai
immédiatement écrit à Love & Rage. Ma
lettre a été publiée, des personnes m'ont contacté
et je suis redevenu actif.
Je
suis toujours déçu par le fait que peu de Noires et de Personnes
de Couleur aient été amenées au sein du mouvement
et qu'il semble exister une sorte de position défaitiste ou fataliste
de la part du mouvement. Cela me dérange vraiment et après,
des personnes stupides me demandent pourquoi des Noires
rejoignent le Socialist Workers Party. Ma réponse: il n'y
a pas d'alternative anarchiste ayant démontré que les anarchistes
s'intéressent aux questions des Noires ou des Personnes
de Couleur et qu'elles/ils souhaitent travailler avec des personnes non-blanches.
Cette position ultra démocratique m'a été expliquée
mais elle pue le paternalisme et le non-sens consternant. L'idée
même de vouloir "épargner aux Noires" les
difficultés liées au fait d'être une militante
anarchiste ou à militer sur le terrain est super stupide et insultante.
C'est
ainsi que des personnes blanches interprètent mal ce que pensent
les personnes noires; crois moi, nous ne sommes pas concernées
par un tel non-sens, nous cherchons des alternatives politiques sérieuses
et ce qui nous insulte, c'est que les personnes blanches nous traitent
comme des enfants incapables de comprendre des concepts anarchistes. Si
la majorité des personnes était traitée ainsi, ce
serait l'indignation générale. Tout de même, il n'y
a pas beaucoup de similarités avec les années 70, où
la position ouvertement raciste était la position majoritaire,
tandis que maintenant, elle est la position minoritaire ou du moins, elle
n'est pas ouvertement exprimée. Tout le monde est supposé
soutenir l'antiracisme, au moins au niveau du discours.
Que
vois-tu comme étant les faiblesses principales du mouvement anarchiste
contemporain ?
Le
mouvement anarchiste contemporain est trop blanc, trop anti-intellectuel,
trop classe moyenne, trop jeune et trop dénué de sérieux.
Il semble également exister de sérieuses résistances
à s'organiser sur des bases plus fortes, ce qui me laisse pantois.
On ne cherche pas à travailler avec des non-anarchistes, il y a
trop de mentalité de troupeau, trop de "purisme", trop
de nombrilisme politique et trop d'émerveillement pour "des
personnages historiques" ou des auteurs très publiés
comme Bookchin, contre lequel je n'ai rien, mais que je ne reconnais pas
comme étant un révolutionnaire. Je pense également
que le mouvement est trop pacifiste et trop idéaliste et a peur
des personnes qui ne sont pas d'accord avec ses idées ou qu'il
doit convaincre. Il est esclave de la spontanéité, même
sur des questions organisationnelles. Finalement, je pense que le mouvement
est trop contre-culturel plutôt que politique.
Peux-tu
en dire plus sur l'idée de créer un Double Pouvoir et pourquoi
c'est important pour l'activité révolutionnaire ?
Lorsque
tu me demandes de parler sur ce à quoi ressemblerait un Double
Pouvoir révolutionnaire, je suppose que tu me demandes de spéculer
non seulement sur la nature de la société post-capitaliste
telle que je la perçois, mais également sur le rôle
insurrectionnel des communes et des conseils de travailleuses/eurs
alors que le capitalisme existe toujours (J'en parle beaucoup dans mon
livre Anarchism and the Black Revolution). Lorsque je parle d'une
communauté coopérative (sous forme d'une commune autogérée)
dans une société post-révolutionnaire, je ne parle
pas du tout d'un État socialiste ou d'un gouvernement provisoire,
mais plutôt d'un nombre d'associations volontaires désirant
s'unir. Je veux dire par là qu'une commune noire serait probablement
différente de celle de régions blanches du fait d'expériences
communes au niveau culturel et historique. Je ne parle pas de ségrégation
raciale puisqu'elle a toujours été l'oeuvre d'un État,
je parle d'affinités.
D'abord,
je parle de la construction aujourd'hui de communes rebelles anticapitalistes
dans des villes comme faisant partie de la lutte. Des villes libres,
des régions en rupture, des quartiers qui s'insurgent, perdues
pour le gouvernement, sont déjà une réalité
à un certain niveau même si en ce moment, ce n'est pas une
démarche politique. South Central à Los Angeles est un exemple.
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